Street Press
www.streetpress.comTl;dr
Sur quoi faire confiance
- Enquêtes denses avec sources nommées et experts cités, sur un terrain précis : extrême droite, violences policières, discriminations.
- Indépendance structurelle rare : pas d'actionnaire de presse, pas de fonds d'investissement, financement par les lecteurs et aide publique.
- Jamais condamné pour désinformation, malgré des dizaines de procédures lancées par ses sujets.
Sur quoi faire attention
- Aucun garde-fou formel : pas de charte, pas de page de corrections, pas de médiateur. Si StreetPress se trompe, rien n'est prévu pour que ça se voie.
- Ton militant jusque dans les titres ("néonazis", "brebis galeuses", "fricote avec"), parfois posé en amont du sourçage.
- Des pans entiers absents : économie, climat, politique nationale, international. Ce n'est pas un oubli, c'est un choix.
Comment lire Street Press
- À lire comme un média d'enquête spécialisé, pas comme un généraliste. C'est un angle d'attaque, pas un tour d'horizon.
- À compléter par un média couvrant ce que StreetPress ne traite pas, et une source offrant un contrepoint sur ses thèmes de prédilection.
Identité
StreetPress est un magazine en ligne fondé en 2009 par Jonathan Myara, journaliste formé à l'ESSEC, avec 5 000 euros d'investissement personnel1. Une vingtaine de journalistes, environ 375 000 visites mensuelles et une chaîne YouTube suivie par plus de 329 000 abonnés2. Le média se revendique comme un titre d'investigation dédié aux cultures urbaines et aux 20-35 ans.
À l'origine, c'est un magazine participatif où les lecteurs peuvent proposer des enquêtes. En 2012, le projet bascule vers la formation au journalisme en banlieue, puis se resserre progressivement sur l'investigation offensive. Depuis une dizaine d'années, la ligne est stable : enquêter sur l'extrême droite, les violences policières et les discriminations, avec un positionnement assumé. Mathieu Molard, son rédacteur en chef, résume : "Je ne suis pas un témoin neutre du monde"3.
Structure et financement
StreetPress est une SAS détenue majoritairement par son fondateur, avec une participation minoritaire de l'historien Patrick Weil (environ 8 % selon les sources disponibles, chiffre à prendre avec prudence car issu d'une source partisane)4. Aucun groupe de presse, aucun investisseur financier, aucune dépendance à un actionnaire qui renflouerait les déficits. Le budget, autour de 600 000 euros par an, vient de trois piliers : les dons des lecteurs en prix libre, une aide publique à la presse en ligne reçue du ministère de la Culture, et un financement européen via le réseau Sphera. Une activité de production vidéo pour des ONG, StreetProd, complète le modèle5.
Aucune source de revenus ne domine au point de créer une dépendance structurelle. Le vrai risque n'est pas financier, il est audienciel : le financement par les dons incite à ne pas décevoir le lectorat militant qui paie. Ce mécanisme ne produit pas d'interférence documentée, mais explique en partie la concentration thématique qu'on observe côté éditorial. Le problème potentiel vient du public, pas de l'actionnaire.
Historique et controverses
Treize procédures judiciaires sont en cours contre StreetPress, dont douze pour diffamation, et dix émanent de personnalités ou structures liées à l'extrême droite6. En 2024, la rédaction a dépensé plus de 51 000 euros en frais d'avocat. RSF et le SNJ qualifient ce bloc de "procédures-bâillons" : des plaintes visant à épuiser financièrement un petit titre plutôt qu'à obtenir réparation7. À cela s'ajoutent une usurpation d'identité de six journalistes par la campagne de désinformation russe Storm-1516 en 20258, une pression policière pour obtenir l'identité d'une source en 20219, et une évacuation d'urgence des locaux en mars 202510. Aucune de ces procédures n'a débouché sur une condamnation de StreetPress.
Le fondateur a été condamné en 2005 pour diffamation, avant la création du média, dans une affaire sans rapport avec StreetPress11. Pour le reste, le schéma est lisible et prévisible : StreetPress enquête sur des acteurs qui lui renvoient des plaintes. Ce n'est pas un signe de fragilité journalistique, c'est le prix d'un positionnement offensif assumé.
Couverture et cadrage éditorial
StreetPress se présente comme un titre d'investigation "de terrain" sur "la société contemporaine"1. L'observation montre un périmètre beaucoup plus étroit que ce que cette formule suggère. Sur une cinquantaine d'articles récents, la quasi-totalité porte sur l'extrême droite, les violences policières, l'immigration ou les discriminations12. L'économie, le climat, la politique nationale générale, l'international, la santé publique et la science sont absents de la navigation comme du flux. Ce n'est pas dissimulé, mais ce n'est pas non plus annoncé tel quel.
Le cadrage est systématique : l'extrême droite et la police apparaissent comme objets d'enquête, les victimes et personnes marginalisées comme voix crédibles. Le vocabulaire des titres ("fricote", "à l'assaut des mairies", "brebis galeuses", "néonazis", "suprémaciste") pose le jugement avant la démonstration, même si le corps des articles vient généralement l'étayer. Pour la couverture des municipales 2026, la rubrique locale recense les candidats RN problématiques et eux seuls. StreetPress n'offre pas une couverture équilibrée de l'actualité française, et ne le prétend pas.
Rigueur de l'information
Sur le terrain, le travail est solide. Les trois quarts des enquêtes analysées reposent sur trois sources propres ou plus, les experts sont nommés, les refus de réponse des personnes mises en cause sont signalés plutôt qu'omis12. Les affirmations fortes des titres sont, dans la majorité des cas, attestées dans le corps de l'article. Aucun évaluateur indépendant reconnu n'a émis de verdict sur StreetPress, ce qui tient à la taille et au profil du titre plutôt qu'à un signal négatif.
Les failles sont ailleurs. Certains articles glissent des jugements non attribués ("factions particulièrement virulentes", "ultra-violents") dans des formats présentés comme de l'enquête. Un article annoncé comme "révélations" sur un bataillon de volontaires en Ukraine ne contient en réalité qu'une source propre, sans que le texte signale qu'il s'agit d'une bande-annonce pour une vidéo. Le problème n'est pas la vérité des faits, c'est la lisibilité de la chaîne de preuve. On n'est pas face à un média peu fiable, on est face à un média sérieux sur son périmètre, mais qui laisse le ton précéder parfois le sourçage.
Déontologie et correction
StreetPress n'a pas de charte éditoriale publiée, pas de page de corrections, pas de médiateur, pas d'unité de fact-checking, pas de société des journalistes1. Le média n'est pas certifié par les organismes habituels du secteur et n'a adhéré à aucune instance de déontologie professionnelle. Dans la navigation du site, rien ne distingue formellement les rubriques d'information des espaces d'opinion. L'aide publique reçue du ministère de la Culture atteste d'un statut de presse en ligne reconnu, mais ne remplace pas ces garde-fous.
Concrètement, si StreetPress publie une erreur, rien n'est prévu pour la signaler, la corriger ou en rendre compte publiquement. Le contrepoids existe par ailleurs : densité des sources, exposition judiciaire permanente qui pousse à la prudence, soutien de RSF et du SNJ. Mais l'infrastructure de correction qui caractérise un titre installé manque entièrement. La rigueur du travail dépend ici de la culture interne, pas d'un cadre formalisé.
Sources
- 1Page "Qui sommes-nous" de StreetPress et article Wikipedia StreetPress.
- 2Similarweb, données de trafic streetpress.com mars 2026 ; Wikipedia pour les abonnés YouTube.
- 3Arrêt sur images, Club Indé #3, Mathieu Molard — "Je ne suis pas un témoin neutre du monde".
- 4Fiches Societe.com et annuaire-entreprises.data.gouv.fr pour la forme juridique et le capital ; mention de la participation de Patrick Weil sourcée par medias-presse.info (site à ligne éditoriale nationaliste, à croiser).
- 5Article StreetPress sur son modèle de financement (2022) ; Fonds pour une presse libre ; Acrimed sur les aides à la presse 2022 ; StreetPress sur le réseau européen Sphera.
- 6RSF, article sur les 13 procédures-bâillons contre StreetPress, décembre 2025.
- 7SNJ, déclaration de soutien à StreetPress, 19 décembre 2025.
- 8StreetPress, article sur la campagne d'ingérence russe Storm-1516 et l'usurpation d'identité de six journalistes, juillet 2025.
- 9StreetPress et Arrêt sur images sur la convocation police et la réquisition judiciaire au directeur de publication, novembre-décembre 2021.
- 10Le JDD, article sur le déménagement d'urgence de StreetPress de la Gaîté-Lyrique, mars 2025.
- 11Wikipedia — biographie de Jonathan Myara (condamnation CAPJPO, 2005).
- 12Analyse interne Prisme : échantillon de 52 titres récents (janvier-avril 2026) et codage détaillé de 12 articles en texte intégral.